Trois mélodies pour chant et piano

Song Cycle by Henri-Paul Büsser (1872 - 1973)

Word count: 1230

2. Le désir [sung text not yet checked]

I
Je sais la vanité de tout désir profane.
À peine gardons-nous de tes amours défunts,
Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane
Y laisse d'âme et de parfums.

Ils n'ont, les plus beaux bras, que des chaînes d'argile,
Indolentes autour du col le plus aimé ;
Avant d'être rompu leur doux cercle fragile
Ne s'était pas même fermé.

Mélancolique nuit des chevelures sombres,
À quoi bon s'attarder dans ton enivrement,
Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres
Se plonger éternellement ?

Narines qui gonflez vos ailes de colombe.
Avec les longs dédains d'une belle fierté,
Pour la dernière fois, à l'odeur de la tombe,
Vous aurez déjà palpité.

Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes,
Vous épanouissant lorsque nous vous baisons,
Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes
Sèchent vos brèves floraisons.

Où tend le vain effort de deux bouches unies ?
Le plus long des baisers trompe notre dessein ;
Et comment appuyer nos langueurs infinies
Sur la fragilité d'un sein ?

II
Mais la vague beauté des regards, d'où vient-elle,
Pour nous mettre en passant tant d'espérance au front ?
Et pourquoi rêvons-nous de lumière immortelle
Devant deux yeux qui s'éteindront?

Femme, qui vous donna cette clarté sacrée
Dont vous avez béni la ferveur de mes yeux?
Et d'où vient qu'en suivant votre trace adorée
Je sens un dieu mystérieux?

III
Oh! montrez un moment au monde
Votre fragilité féconde,
Et semez la vie à vos pieds !
Puis passez, formes éphémères;
Femmes, puisque vous êtes mères,
C'est qu'il convient que vous mouriez.
Votre divinité ne dure,
Douces forces de la Nature,
Que ce qu'il faut pour son dessein.
La race impérissable et belle,
Voilà cette chose immortelle
Que l'on rêve sur votre sein !

C'est par vous que l'heureuse vie
Tour à tour en la chair ravie
S'allume, et ne s'éteindra pas.
En vous la vie universelle
Éclate, et tout homme chancelle,
Ivre de beauté, sur vos pas.

Vivez, mourez, pleines de grâce ;
Les hommes et les dieux, tout passe,
Mais la vie existe à jamais.
Et toi, forme, parfum, lumière,
Qui fleuris ma vertu première,
Ah ! je sais pourquoi je t'aimais !

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3. Âmes obscures [sung text not yet checked]

Tout, dans l'immuable nature,
Est miracle aux petits enfants;
Ils naissent, et leur âme obscure
Eclôt dans des enchantements
Le reflet de cette magie
Donne à leur regard un rayon.
Déjà la belle illusion
Excite leur frêle énergie.
L'inconnu, l'inconnu divin
Les baigne comme une eau profonde;
On les presse, on leur parle en vain:
Ils habitent un autre monde.
Leurs yeux purs, leurs yeux grands ouverts
S'emplissent de rêves étranges.
Oh! qu'ils sont beaux, ces petits anges,
Perdus dans l'antique univers !
Leur tête légère et ravie
Songe, tandis que nous pensons;
Ils font, de frissons en frissons,
La découverte de la vie.
Tout est miracle aux petits enfants.

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3. Vénus, étoile du soir [sung text not yet checked]

La nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes ;
L'ombre avec des frissons envahit les platanes ;
De légères vapeurs montent des chemins creux.
Les vieillards sont assis, et les voix alternées
Sous le feuillage obscur se perdent égrenées.
C'est l'heure où l'esprit rêve, heureux ou malheureux.

Le crépuscule expire et les étoiles blanches
Commencent en tremblant à poindre dans les branches.
Au regard exalté qui songe et les poursuit,
Voici que la plus belle allume la première
À l'occident pâli sa vibrante lumière,
Vénus splendide et chaste, honneur de notre nuit.

Depuis qu'ils ont chéri l'amour et sa souffrance,
Les hommes ont fait part de leur brève espérance
À cet astre indulgent qui ramène le soir.
-- Si tu retiens mes yeux, Vénus ; si ma pensée
Au sein du mol éther vers toi s'est élancée,
C'est toi seule et c'est toi toute que je veux voir.

J'ai surpris tes secrets : Ô céleste jumelle
De la Terre, astre cher qui mourras avec elle,
Tes destins sont pareils aux destins de ta sœur.
Le même soleil t'aime ; et ce père des flammes
Jette en ton sein fleuri la vie, orgueil des âmes.
La nuit ainsi qu'à nous te verse sa douceur.

Monde, tu fais rouler dans la pâle étendue
La forme avec l'amour à tes flancs suspendue ;
Tu livres aux troupeaux tes champs hospitaliers ;
Tes mers ont leurs nageurs, et des siècles de fauves
Ont rugi le désir aux creux de tes rocs chauves ;
Tes deux pôles de glace ont de blancs familiers.

Des reptiles, traînant leurs épais cartilages,
De leurs sillons visqueux souillaient tes chaudes plages,
Au temps où tu naissais dans les limons marins.
Et maintenant, mangeurs de chair ou d'herbe grasse,
Des êtres réjouis dans la force et la grâce,
Nés de ton corps adulte, ornent tes jours sereins.

Un air rouge et vibrant, semé de feux intimes,
Sur tes roides hauteurs dont nul n'a vu les cimes,
Nourrit avec excès de larges floraisons,
De grands lis pleins d'odeurs et de phosphorescences,
Les longs fûts des palmiers aux salubres essences,
Et des gerbes de dards exhalant leurs poisons.

Des îles en leurs lits récents de madrépores,
Vierges, sous le vent frais plein de baisers sonores,
Conçoivent les doux fruits des continents lointains.
De grands oiseaux guerriers s'assemblent, race antique,
Dans les sombres vapeurs de ton ciel magnétique,
Sous les cratères noirs de tes volcans éteints.

Et des guetteurs, du haut des roches caverneuses,
Lourds, velus, déployant leurs ailes membraneuses,
De nocturnes regards éclairent les granits :
Ils veillent, attendant que l'aire obscure dorme ;
Ils vont se laisser choir, et sous leur masse énorme
Lentement étouffer les couples dans les nids.

Vénus, ô grande mère aux entrailles brûlantes,
Mère des animaux avides et des plantes,
Tout ce que tu contiens de divine chaleur
Dans un fécond travail a gonflé tes mamelles.
En allaitant, Vénus, tes nourrissons, tu mêles
Largement en leur sang la joie et la douleur.

Mais lorsque après tes nuits, tes sombres nuits sans lune,
Derrière l'Océan qui gémit sur la dune,
Immense et près de toi se lève le soleil,
Est-il, pour réfléchir ton ciel qui s'illumine,
Un regard où reluit la tristesse divine,
Un regard anxieux et fier, au mien pareil ?

Nourris-tu des vivants de qui l'âme profonde
Te contient tout entier dans elle-même, ô monde !
Et qui sont ta vertu, ta splendeur et tes dieux ?
N'as-tu pas enfanté des rois, frères des hommes,
Qui, superbes, hardis, pensifs, tels que nous sommes,
Seuls portent haut leur front et regardent les cieux ?

Ces princes, nos égaux, recherchent-ils les causes,
La raison et la fin, la nature des choses ?
Quels désirs, quels espoirs gonflent leurs cœurs puissants ?
Ont-ils, promptes sans cesse à verser les dictames,
Des mères et des sœurs belles comme nos femmes,
Triomphe de la vie et délices des sens ?

Oh ! les meilleurs d'entre eux, dans la nuit solitaire,
Levant leur front blanchi d'un reflet de la terre,
Ont souvent médité les travaux de nos jours.
Connaître pour aimer, tel est la loi de l'être ;
Et, dans leur mâle ardeur d'étreindre et de connaître,
Ils ont jusqu'à la terre étendu leurs amours.

L'esprit cherche l'esprit dans l'étoile prochaine ;
Et, jetant dans l'espace une mystique chaîne,
Eux en nous, nous en eux, nous nous glorifions.
Tant il est naturel de sortir de soi-même,
Tant nous portons au cœur le besoin qu'on nous aime,
Tant notre âme de feu jette loin ses rayons.

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