by Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier (1887 - 1965)
Des hommes peuvent tenir
Language: French (Français)
A1 MILIEU Des hommes peuvent tenir un tel propos les bêtes aussi et les plantes peut-être Et sur cette terre seulement qui est nôtre Le soleil maître de nos vies indifférent loin Il est le visiteur – un seigneur – Il entre chez nous. Se couchant bonsoir dit-il à ces moisissures (ô arbres) à ces flaques qui sont partout (ô mers) et à nos rides altières (Alpes Andes et nos Himalayas). Et les lampes sont allumées. Ponctuelle machine tournante depuis l’immémorial il fait naître à chaque instant des vingt-quatre heures la gradation la nuance l’imperceptible presque leur fournissant une mesure. Mais il la rompt à deux fois brutalement le matin et le soir. Le continu lui appartient tandis qu’il nous impose l’alternatif – la nuit le jour – les deux temps qui règlent notre destinée : Un soleil se lève un soleil se couche un soleil se lève à nouveau A2 MILIEU Le niveau s’est établi où s’arrête la descente des eaux à la mer la mer fille de gouttelettes et mère de vapeurs. Et l’horizontale limite la contenance liquide. Rais solaires brume triturée condensation nuées nuages poids variables l’un s’élève et l’autre s’enfonce glissant l’un sur l’autre frottés l’un contre l’autre poussés verticalement horizontalement. La mobilité s’est emparée de l’amorphe Et de l’Équateur bouillotte planétaire les nuées envolées puis parties groupées enrégimentées dressées rencontrées se sont heurtées… L’orage éclate. Elles ont crevé l’eau est tombée elle ruisselle se rassemble s’écoule s’étale A3 MILIEU L’univers de nos yeux repose sur un plateau bordé d’horizon La face tournée vers le ciel Considérons l’espace inconcevable jusqu’ici insaisi. Reposer s’étendre dormir – mourir Le dos au sol… Mais je me suis mis debout ! Puisque tu es droit te voilà propre aux actes. Droit sur le plateau terrestre des choses saisissables tu contractes avec la nature un pacte de solidarité : c’est l’angle droit Debout devant la mer vertical te voilà sur tes jambes. A4 MILIEU Entre bosses et dans fissures glissant sur les durs et s’enfonçant dans les mous le rampant le vermiculant le sinuant le reptant ont ébauché la propulsion première. Les vers et les serpents les vers venus du potentiel des charognes. Les ruisseaux les rivières et les fleuves en font autant. D’avion on les voit grouiller en famille dans les deltas et les estuaires de l’Indus du Magdalena ou des marges californiennes. L’idée elle aussi tâtonne se cherche bute en tous sens allant aux extrêmes poser les bornes de la gauche et de la droite. Elle touche l’une des rives et puis l’autre. Elle s’y fixe ? Elle a échoué ! La vérité n’est présente qu’en quelque lieu du courant toujours cherchant son lit. Un obstacle dressé sur une rive déclenchera le grand cycle un jour amorcé. Le méandre vivra son aventure jusqu’à sa conséquence l’absurde prenant d’ailleurs son temps des millénaires s’il le faut. L’inextricable barrera la route l’insensé ! Mais la vie exige passage force le barrage des vicissitudes. Elle tranchera le méandre percera ses boucles les soudant là précisément où une course dévergondée les avait fait se toucher. Le courant file droit à nouveau ! Et la savane et la forêt vierge accumuleront d’immémoriaux tronçons croupissants La loi du méandre est agissante dans la pensée et l’entreprise des hommes y fomente des avatars renaissants Mais la trajectoire jaillie de l’esprit est projetée par les clairvoyants par delà la confusion A5 MILIEU Entre pôles leurre la tension des fluides s’opèrent les liquidations de comptes des contraires se propose un terme à la haine des inconciliables mûrit l’union fruit de l’affrontement Le courant traverse et résout a traversé a résolu. ai pensé que deux mains et leurs doigts entrecroisés expriment cette droite et cette gauche impitoyablement solidaires et si nécessairement à concilier. Seule possibilité de survie offerte à la vie B2 ESPRIT A mettre au bout des doigts et encore dans la tête un outil agile capable de grossir la moisson de l’invention débarrassant la route d’épines et faisant le ménage donnera liberté à votre liberté. Flammèche dérobée au trépied qu’alimentent les dieux pour assurer les jeux du monde… Mathématique ! Voici le fait : la rencontre fortunée miraculeuse peut-être d’un nombre parmi les nombres a fourni cet outil d’hommes. L’appréciant le philosophe a dit : « Rendra le mal difficile le bien facile… » Sa valeur est en ceci : le corps humain choisi comme support admissible des nombres… … Voilà la proportion ! la proportion qui met de l’ordre dans nos rapports avec l’alentour. Pourquoi pas ? Peu nous chaut en cette matière l’avis de la baleine de l’aigle des rochers ou celui de l’abeille. B3 L’ESPRIT Débarrassée d’entraves mieux qu’auparavant la maison des hommes maîtresse de sa forme s’installe dans la nature Entière en soi faisant son affaire de tout sol ouverte aux quatre horizons elle prête sa toiture à la fréquentation des nuages ou de l’azur ou des étoiles Avisée regardez la Chouette venue d’elle-même ici se poser sans qu’on l’ait appelée. B4 ESPRIT Comme sont unis par l’exactitude les nègres de Harlem ne se touchant pas mais à des distances en chaque seconde différentes De même dansent la Terre et le Soleil la danse des quatre saisons danse de l’année la danse des jours de vingt-quatre heures le sommet et le gouffre des solstices la plaine des équinoxes l’horloge et le calendrier solaires ont apporté à l’architecture le « brise-soleil » installé devant les vitrages des édifices modernes Une symphonie architecturale s’apprête sous ce titre : « La Maison Fille du soleil » … Et Vignole – enfin – est foutu ! Merci ! Victoire ! C1 CHAIR Armé des dispositifs animé des dispositions pour déceler saisir défoncer lécher tous sens éveillés voici la chasse. Armé jusqu’aux dents mufle et naseaux œil et corne poil hérissé s’en va-t-en guerre Belzébuth. Qui est donc en définitive Belzébuth ? —————————— Les éléments d’une vision se rassemblent. La clef est une souche de bois mort et un galet ramassés tous les deux dans un chemin creux des Pyrénées. Des bœufs de labour passaient tout le jota devant ma fenêtre. A force d’être dessiné et redessiné le bœuf – de galet et de racine devint taureau. Pour doter de flair sa force le voici chien éveillé. Ainsi après huit années se fixe le souvenir de « Pinceau » le dénommé tel, mon chien. Il était devenu méchant sans le savoir et je dus le tuer. C2 CHAIR La femme toujours quelque part aux carrefours nous vaut que l’amour est jeu du destin des nombres et du hasard à La croisée aussi accidentelle qu’inexorable de deux chemins particuliers subitement marquée d’une étonnante félicité. On peut être deux et à deux et ne pas conjuguer les choses qu’il serait fondamental de mettre en présence chacun hélas bien aveugle ne voyant pas ce qu’il tient d’ineffable à bout de bras. Inerte ! Ils sont là innombrables qui dorment mais d’autres savent ouvrir l’œil. Car le gîte profond est dans la grande caverne du sommeil cet autre côté de la vie clans la nuit. Comme la nuit est vivante riche dans les entrepôts les collections la bibliothèque les musées du sommeil ! Passe la femme. Oh je dormais excusez-moi !. Avec l’espoir de saisir la chance j’ai tendu la main… L’amour est un mot sans frontière. C’est aussi c’est encore une création humaine un essai une entreprise. C3 CHAIR Tendresse ! Coquillage la Mer n’a cessé de nous en jeter les épaves de riante harmonie sur les grèves. Main pétrit main caresse main glisse. La main et la coquille aiment. ————————— En ces choses ici entendues intervient un absolu sublime accomplissement il est l’accord des temps la pénétration des formes la proportion – l’indicible en fin de compte soustrait au contrôle de la raison porté hors des réalités diurnes admis au cœur d’une illumination Dieu incarné dans l’illusion la perception de la vérité peut-être bien —————————– —————————– Mais il faut être sur terre et présent pour assister à ses propres noces être chez soi dans le sac de sa peau faire ses affaires à soi et dire merci au Créateur C4 CHAIR Les hommes se racontent la femme dans leurs poèmes et leurs musiques Ils portent au flanc une éternelle déchirure de haut en bas. Ils ne sont que moitié, n’alimentent la vie que d’une moitié Et la seconde part vient à eux et se soude Et bien ou mal leur en prend à tous deux qui se sont rencontrés ! —————————— —————————— C5 CHAIR La galère vogue les voix chantent à bord Comme tout devient étrange et se transpose se transporte haut et se réfléchit sur le plan de l’allégresse D3 FUSION Assis sur trop de causes médiates assis à côté de nos vies et les autres sont là et partout sont les : « Non ! » Et toujours plus de contre que de pour N’accabler donc pas celui qui veut prendre sa part des risques de la vie. Laissez fusionner les métaux tolérez. des alchimies qui d’ailleurs vous laissent hors de cause C’est par la porte des pupilles ouvertes que les regards croisés ont pu conduire à l’acte foudroyant de communion : « L’épanouissement les grands silences »… La mer est redescendue au bas de la marée pour pouvoir remonter à l’heure. Un temps neuf s’est ouvert une étape un délai un relais Alors ne serons-nous pas demeurés assis à côté de nos vies. E2 CARACTÈRES Un poisson – des traversées (et des traverses) Un cheval – des équipées (et des batailles) Les amazones prêtes Partir aller rentrer et partir encore et se battre lutter toujours soldat. Les amazones sont jeunes ne vieillissent pas. E3 CARACTÈRES Catégorique angle droit du caractère de l’esprit du coeur Je me suis miré dans ce caractère et m’y suis trouvé trouvé chez moi trouvé Regard horizontal devant, des flèches C’est elle qui a raison règne Elle détient la hauteur ne le sait pas Qui l’a Faite ainsi d’où vient-elle ? Elle est la droiture enfant au coeur limpide présente sur terre près de moi. Actes humbles et quotidiens sont garants de sa grandeur. E4 CARACTÈRES Je suis un constructeur de maisons et de palais je vis au milieu des hommes en plein dans leur écheveau embrouillé Faire une architecture c’est faire une créature. Être rempli se remplir s’être rempli éclater exulter froid de glace au sein des complexités devenir un jeune chien content. Devenir l’ordre. Les cathédrales modernes se construiront sur cet alignement des poissons des chevaux des amazones la constance la droiture la patience l’attente le désir et la vigilance. Apparaitront je le sens la splendeur du béton brut et la grandeur qu’il y aura eu à penser le mariage des lignes à peser les formes A peser… F3 OFFRE (LA MAIN OUVERTE) Elle est ouverte puisque tout est présent disponible saisissable Ouverte pour recevoir Ouverte aussi que pour chacun y vienne prendre Les eaux ruissellent le soleil illumine les complexités ont tissé leur trame les fluides sont partout. Les outils dans la main Les caresses de la main La vie que l’on goûte par le pétrissement des mains La vue qui est dans la palpation. ———————————- Pleine main j’ai reçu Pleine main je donne. G3 OUTIL On a avec un charbon tracé l’angle droit le signe Il est la réponse et le guide le fait une réponse un choix Il est simple et nu mais saisissable Les savants discuteront de la relativité de sa rigueur Mais la conscience en a fait un signe Il est la réponse et le guide le fait ma réponse mon choix.
About the headline (FAQ)
Confirmed with Le Corbusier, Le poème de l'angle droit, Fondation Le Corbusier, 2026
Text Authorship:
- by Charles-Édouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier (1887 - 1965), "Le poème de l'angle droit", written 1955 [author's text checked 1 time against a primary source]
Musical settings (art songs, Lieder, mélodies, (etc.), choral pieces, and other vocal works set to this text), listed by composer (not necessarily exhaustive):
- by Camille van Lunen (b. 1957), "Fusion", 2019 [ chorus and trombone ]
Publisher: Camille van Lunen [external link]  [sung text not yet checked]
Researcher for this page: Joost van der Linden [Guest Editor]
This text was added to the website: 2026-04-08
Line count: 488
Word count: 1900