by Victor Marie Hugo (1802 - 1885)

Les nuages erraient dans les souffles...
Language: French (Français) 
Les nuages erraient dans les souffles des airs,
Et la cinquième voix monta du bord des mers :
— Sostrate Gnidien regardait les étoiles.
De la tente des cieux dorant les larges toiles,
Elles resplendissaient dans le nocturne azur ;
Leur rayonnement calme emplissait l'éther pur
Où le soir le grand char du soleil roule et sombre ;
Elles croisaient, au fond des clairs plafonds de l'ombre
Où le jour met sa pourpre et la nuit ses airains,
Leurs chœurs harmonieux et leurs groupes sereins ;
Le sinistre océan grondait au-dessous d'elles ;
L'onde à coups de nageoire et les vents à coups d'ailes
Luttaient, et l'âpre houle et le rude aquilon
S'attaquaient dans un blême et fauve tourbillon ;
Éole fou prenait aux cheveux Neptune ivre ;
Et c'était la pitié du songeur que de suivre
Les pauvres nautoniers de son œil soucieux ;
Partout piége et naufrage ; il tombait de ces cieux 
Sur l'esquif et la barque et les fortes trirèmes
Une foule d'instants terribles ou suprêmes ;
Et pas une clarté pour dire : Ici le port !
Le gouffre, redoublant de tourmente et d'effort,
Vomissait sur les nefs, d'horreur exténuées,
Toute son épouvante et toutes ses nuées ;
Et les brusques écueils surgissaient ; et comment
S'enfuir dans ce farouche et noir déchirement ?
Et les marins perdus se courbaient sous l'orage ;
La mort leur laissait voir, comme un dernier mirage,
La terre s'éclipsant derrière les agrès,
Les maisons, les foyers pleins de tant de regrets,
Des fantômes d'enfants à genoux, et des rêves
De femmes se tordant les bras le long des grèves ;
On entendait crier de lamentables voix :
— Adieu, terre ! patrie, adieu ! collines, bois,
Village où je suis né, vallée où nous vécûmes ! ... —
Et tout s'engloutissait dans de vastes écumes,
Tout mourait ; puis le calme, ainsi que le jour naît,
Presque coupable et presque infâme, revenait ;
Le ciel, l'onde, achevaient en concert leur mêlée ;
L'hydre verte laissait luire l'hydre étoilée ;
L'océan se mettait, plein de morts, teint de sang,
À gazouiller ainsi qu'un enfant innocent ;
Cependant l'algue allait et venait dans les chambres
Des navires roulant au fond de l'eau leurs membres ;
Les bâtiments noyés rampaient au plus profond
Des flots qui savent seuls dans l'ombre ce qu'ils font. 
Tristes esquifs partis, croyant aux providences !
Et les sphères menaient dans le ciel bleu leurs danses ;
Et, n'ayant pu montrer ni le port ni l'écueil,
Ni préserver la nef de devenir cercueil,
Les constellations, jetant leur lueur pâle
Jusqu'au lit ténébreux de la grande eau fatale,
Et sous l'onde, et parmi les effrayants roseaux,
Dessinant la figure obscure des vaisseaux,
Poupes et mâts, débris des sapins et des ormes,
Éclairaient vaguement ces squelettes difformes,
Et faisaient sous l'écume, au fond du gouffre amer,
Rire aux dépens des dieux les monstres de la mer.
Les morts flottaient sous l'eau qui jamais ne s'arrête,
Et par moments, levant hors de l'onde la tête,
Ils semblaient adresser, dans leurs vagues réveils,
Une question sombre et terrible aux soleils.
C'est alors que, des flots dorant les sombres cimes,
Voulant sauver l'honneur des Jupiters sublimes,
Voulant montrer l'asile aux matelots, rêvant
Dans son Alexandrie, à l'épreuve du vent,
La haute majesté d'un phare inébranlable
À la solidité des montagnes semblable,
Présent jusqu'à la fin des siècles sur la mer,
Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer,
Avec les durs granits taillés en tétraèdres,
Avec le roc des monts, avec le bois des cèdres, 
Et le feu qu'un titan a presque osé créer,
Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer,
Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres,
À l'inutilité magnifique des astres.

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Researcher for this text: Emily Ezust [Administrator]

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