Le Livre des Sonnets

by Jules Laurent Anacharsis Duprato (1827 - 1892)

Word count: 2131

1. Il était nuit déjà [sung text checked 1 time]

Il était nuit déjà, mais pas encor nuit close,
J'étais assis près d'elle ... un souffle d'air léger
Apportait jusqu'à nous l'odeur d'un oranger,
Et nous pensions tous deux, je crois, la même chose.

Nous ne nous parlions pas ; il se peut, quand on cause,
Qu'être trop bien d'accord parfois soit un danger :
Mais il est si charmant en ce cas de songer
Et de penser à deux ce que se dire on n'ose !

Pourtant, sous les tilleuls, où l'ombre s'arrêtait,
Où de sa douce voix le rossignol chantait,
Vint un pâle rayon de la lune nouvelle.

En caressant le front de celle que j'aimais
Il montra dans ses yeux une larme ... Jamais
La lumière des cieux ne m'a semblé si belle !

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2. Babillarde alouette [sung text checked 1 time]

Pourquoi, babillarde alouette,
Si tôt l'aurore m'éveiller ?
Et que viens-tu me conseiller
Avec ta chanson inquiète ?

Roméo, près de Juliette,
Sans toi pourrait bien s'oublier ;
Mais que sert de t'égosiller,
Je suis seul dans ma maisonnette.

Petit oiseau, clairon charmant,
Sonne ta diane à l'amant,
Attardé près de son amie ;

Mais, si quelque pitié t'émeut,
Jusqu'à leur trépas, s'il se peut,
Laisse dormir ceux qu'on oublie !

Authorship

Researcher for this text: Johann Winkler

3. Rêves ambitieux [sung text not yet checked]

Si j'avais un arpent de sol, mont, val ou plaine,
Avec un filet d'eau, torrent, source ou ruisseau,
J'y planterais un arbre, olivier, saule ou frêne, 
J'y bâtirais un toit, chaume, tuile ou roseau. 

Sur mon arbre, un doux nid, gramen, duvet ou laine, 
Retiendrait un chanteur, pinson, merle ou moineau.
Sous mon toit, un doux lit, hamac, natte ou berceau,
Retiendrait une enfant, blonde, brune ou châtaine.

Je ne veux qu'un arpent ; pour le mesurer mieux, 
Je dirais à l'enfant la plus belle à mes yeux : 
« Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève ;

« Aussi loin que ton ombre ira sur le gazon,
« Aussi loin je m'en vais tracer mon horizon :
« Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve !»

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Confirmed with Sonnets, poèmes et poésies par Joséphin Soulary, Lyon, Imprimerie de Louis Perrin, 1864, page 5.


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4. Les deux cortèges [sung text not yet checked]

Deux cortèges se sont rencontrés à l’église.
L’un est morne : — il conduit le cercueil d’un enfant ;
Une femme le suit, presque folle, étouffant
Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.

L’autre, c’est un baptême ! — au bras qui le défend
Un nourrisson gazouille une note indécise ;
Sa mère, lui tendant le doux sein qu’il épuise,
L’embrasse tout entier d’un regard triomphant !

On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes, alors, se croisant sous l’abside,
Échangent un coup d’œil aussitôt détourné ;

Et — merveilleux retour qu’inspire la prière —
La jeune mère pleure en regardant la bière,
La femme qui pleurait sourit au nouveau-né !

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Confirmed with Œuvres poétiques de Joséphin Soulary, Alphonse Lemerre, éditeur, no date, page 177 (first part).


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5. Sous un habit de fleurs [sung text not yet checked]

Sous un habit de fleurs, la Nymphe que j'adore, 
L'autre soir apparut si brillante en ces lieux, 
Qu'à l'éclat de son teint et celui de ses yeux, 
Tout le monde la prit pour la naissante Aurore.

La Terre, en la voyant, fit mille fleurs éclore, 
L'air fut partout rempli de chants mélodieux, 
Et les feux de la nuit pâlirent dans les Cieux, 
Et crurent que le jour recommençait encore.

Le Soleil qui tombait dans le sein de Thétis,
Rallumant tout à coup ses rayons amortis, 
Fit tourner ses chevaux pour aller après elle.

Et l'Empire des flots ne l'eût su retenir ; 
Mais la regardant mieux, et la voyant si belle, 
Il se cacha sous l'onde et n'osa revenir.

Authorship

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6. Le colibri [sung text not yet checked]

Le vert colibri, le roi des collines,
Voyant la rosée et le soleil clair,
Luire dans son nid tissé d'herbes fines,
Comme un frais rayon s'échappe dans l'air.

Il se hâte et vole aux sources voisines,
Où les bambous font le bruit de la mer,
Où l'açoka rouge aux odeurs divines
S'ouvre et porte au coeur un humide éclair.

Vers la fleur dorée, il descend, se pose,
Et boit tant d'amour dans la coupe rose,
Qu'il meurt, ne sachant s'il l'a pu tarir! 

Sur ta lèvre pure, ô ma bien-aimée,
Telle aussi mon âme eut voulu mourir,
Du premier baiser qui l'a parfumée.

Authorship

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Available translations, adaptations or excerpts, and transliterations (if applicable):

  • CZE Czech (Čeština) (Jaroslav Vrchlický) , "Kolibřík"
  • ENG English (Peter Low) , "The hummingbird", copyright © 2000, (re)printed on this website with kind permission
  • HUN Hungarian (Magyar) (Gyula Juhász) , "Kolibri szerelem"
  • SPA Spanish (Español) (José Miguel Llata) , "El colibrí", copyright © 2018, (re)printed on this website with kind permission

Researcher for this text: Nicolas Gounin

7. À vingt ans [sung text not yet checked]

À vingt ans on a l'œil difficile et très fier :
On ne regarde pas la première venue,
Mais la plus belle ! Et, plein d'une extase ingénue,
On prend pour de l'amour le désir né d'hier.

Plus tard, quand on a fait l'apprentissage amer,
Le prestige insolent des grands yeux diminue,
Et d'autres, d'une grâce autrefois méconnue,
Révèlent un trésor plus intime et plus cher.

Mais on ne fait jamais que changer d'infortune :
À l'âge où l'on croyait n'en pouvoir aimer qu'une,
C'est par elle déjà qu'on apprit à souffrir ;

Puis, quand on reconnaît que plus d'une est charmante,
On sent qu'il est trop tard pour choisir une amante
Et que le cœur n'a plus la force de s'ouvrir.

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8. Telle est pour moi ton âme ! [sung text checked 1 time]

Un baiser du matin sur les fleurs odorantes
Fait tout épanouir et parfume l'éther.
Un sourire d'Avril change en printemps l'hiver
Et fait tout reverdir sur les tiges mourantes.

Pour ouvrir son calice aux senteurs enivrantes,
Que faut-il à la rose ? Un reflet du ciel clair.
Pour atteindre la nue aux formes transparentes,
Que faut-il au ramier ? Un coup d'aile dans l'air.

Il suffit d'un zéphir pour agiter la voile ;
Pour éclairer la nuit, il suffit d'une étoile,
D'un rayon de soleil pour égayer le jour.

Telle est pour moi ton âme, amie, elle me donne
Le rayon, la rosée ... Et mon premier amour
Est né d'un seul regard de tes yeux de madone.

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9. Les deux roses [sung text not yet checked]

Hier, sous la verte tonnelle, 
J'aperçus Rose qui pleurait,
Et, pleurant, de larmes couvrait 
Une rose moins rose qu'elle. 

Qui peut te causer tel regret ? 
Dis-je à la blonde colombelle. 
Ah ! Monsieur, répondit la belle,
Entre nous c'est un grand secret ! 

Je passais là, lorsqu'une rose, 
Celle-là que de pleurs j'arrose, 
M'a dit de sa plus douce voix : 

« Rose ouverte plus ne se ferme !»
Et mon cœur qui s'ouvre, je crois, 
Au petit pâtre de la ferme ! 

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Confirmed with Sonnets, poèmes et poésies par Joséphin Soulary, Lyon, Imprimerie de Louis Perrin, 1864, page 14.


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10. La colombe [sung text not yet checked]

La colombe à mort est blessée,
Mes plombs au cœur ont fait leur trou,
Le sang rougit le joli cou,
L'aile soyeuse pend, cassée.

Quand, d'un bond, je l'eus ramassée, 
Maudissant l'adresse du coup,
Contre mes lèvres, comme un fou,
En pleurant je la tins pressée.

Et le pauvre oiseau des amours
Me dit, entr'ouvrant ses yeux lourds :
« J'avais ainsi rêvé ma tombe,

Près d'une bouche et sur un sein.
Sèche tes pleurs, cher assassin,
Grâce à toi, je meurs en colombe ! »

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Confirmed with Oeuvres poétiques de Joséphin Soulary, Paris, Alphonse Lemerre, 1872, page 42.


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11. Vous vivez dans les cieux ! [sung text checked 1 time]

Parmi nous vous passez toujours calme et sereine;
C'est en vain qu'on se presse anxieux sur vos pas.
Votre calme regard n'effleure même pas
Tous ces fronts qu'a courbés votre fierté de reine.

Votre cœur n'aura-t-il nul essor qui l'entraîne ?
D'être tant désiré n'est-il donc jamais las ?
C'est la bonté clémente aux douleurs d'ici-bas,
Qui donne à la beauté sa grâce souveraine.

Soyez compatissante aux maux soufferts pour vous
Et laissez quelquefois se répandre sur nous,
Suppliants et confus, l'aumône d'un sourire.

Mais sur terre il n'est rien, rien que vous désiriez.
Vers des mondes plus purs le rêve vous attire ;
Vous vivez dans les cieux ! et l'on meurt à vos pieds !

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12. Le premier baiser [sung text checked 1 time]

Nos bonheurs les plus chers sont prompts à s'épuiser ;
La mémoire souvent en garde à peine trace.
Mais le cœur porte en soi, toujours jeune et vivace,
Le charme répandu dans le premier baiser !

Baiser délicieux qu'on voulait refuser,
Qu'on a reçu pourtant, que nul autre n'efface,
Et qui sommeille pur, à l'invisible place,
Où l'amour vint lui-même autrefois le poser.

Et le temps peut s'enfuir, les ans peuvent se suivre ;
Certain jour, par hasard, s'élève un chant lointain
Ou quelque ancien parfum dont jadis on fut ivre ;

Tout se ranime en vous, tout frissonne, et soudain
Dans sa fraîcheur première et sa première flamme
Le baiser qui dormait s'éveille et remplit l'âme !

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13. La neige [sung text checked 1 time]

Le matin, il avait neigé. Plein de paresse,
Le lent soleil montait dans un pâle horizon ;
Et je vis sur la neige, onduleuse toison,
Des pas marqués, des pas d'enfant ou de déesse.

Cette trace d'un pied moins lourd qu'une caresse
M'a doucement conduit au seuil de la maison,
Où, quelsque soient le temps, le jour et la saison,
Deux chastes yeux, pour moi, font fleurir l'allégresse.

Ce pied, c'était le sien, jusqu'alors ignoré !
L'hiver était bien dur ! Mais mon cœur enivré
Contenait le printemps, l'été, l'azur ... Que sais-je !

Le printemps et l'été, depuis, ont fait encor
Les bois pleins de fraîcheur, les sillons couverts d'or :
Je ne vois que ces pas divins et cette neige !

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14. La japonaise [sung text checked 1 time]

La Japonaise aux yeux d'ébène,
La délicate Fleur-de-Thé,
Noble comme une déité,
Sort de sa tour de porcelaine.

Tous les poëtes ont vanté
Sa grâce exquise et souveraine,
Et le parfum de son haleine
L'a fait nommer Fleur de Beauté.

D'un pas léger, rythmique et doux,
Elle se va parmi ses bambous
Et les arrose avec tendresse ...

Sans entendre son jeune cœur
Vibrer au coup d'aile vainqueur
De l'oiseau vleu qui la caresse.

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15. L'adieu [sung text checked 1 time]

N'oubliez pas que je vous aime !
Le vaisseau se balance au port,
Les flots changeants sont un emblême:
Loin de l'ami, le cœur s'endort !

Vous pleurez ; votre regard même
Du mien s'arrache avec effort ;
J'ai peur, et vous me donnez tort :
N'oubliez pas que je vous aime !

Hélas ! je me croyais plus fort !
Vous partez : je sanglote au bord !
Il est si court, notre poëme !

Vous attendre, voilà mon sort.
Si l'on vous dit que je suis mort,
N'oubliez pas que je vous aime !

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16. Mystère ! [sung text not yet checked]

D'où te viendra l'amour, enfant sereine et blonde, 
Qui doit troubler ton âme en sa limpidité ? 
Ce n'est pas le hasard qui la rendra féconde,
Il n'éclatera point dans cette paix profonde,

Comme un ardent éclair dans une nuit d'été.
Non ! un pareil amour offense ta beauté ;
Il est sous ta candeur comme une fleur sous l'onde,
Et doit s'épanouir avec tranquillité... 

Sous le miroir poli de ta blanche poitrine,
L'amour flotte indécis, comme la fleur marine
Qui d'en bas vers le jour s'élève obscurément,

L'onde n'a dit encor son secret à personne,
Mais par un clair soleil, le ciel rit, l'eau frissonne...
Et la fleur merveilleuse émerge lentement.

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Confirmed with L'étincelle, Comédie en un acte par Édouard Pailleron, Paris, Éd. Calmann Lévy, 1879, page 24.


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17. Le flacon [sung text checked 1 time]

Tout neuf est le flacon, la liqueur est nouvelle ;
Mais elle est capiteuse et vous monte au cerveau.
Pour calmer les ardeurs qui se trouvent en elle,
Pendant plusieurs longs mois on la met au caveau.

Et le flacon blanchit sous la grise dentelle,
Que tisse l'araignée en soyeux écheveau ;
Il s'altère au dehors, mais au dedans recèle
Un nectar pur et doux comme le renouveau.

Tel est le cœur de l'homme en sa verte jeunesse ;
Plein de feu, plein d'amour et rude en sa caresse.
Il brûle, il est ardent : La flacon n'a qu'un jour !

Mais la neige des ans bien vite le recouvre,
Et le cœur s'adoucit ; alors, quand il s'entrouvre,
La tendresse en jaillit qui remplace l'amour.

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18. L'amour est trop plein d'amertume [sung text not yet checked]

Si vous saviez que dans la brume, 
Le soir, quand je me sens bien las, 
Vers chez vous je porte mes pas, 
Vous en souririez, je présume ! 

Là, dans mon cœur, je dis tout bas 
Le nom du mal qui me consume ;
L'amour est trop plein d'amertume ! 
Mieux vaut que ne l'appreniez pas.

Le charme de votre sourire, 
Doux reflet de votre bonté,
Y perdrait de sa pureté ;

Si vous veniez à me maudire,
En auriez-vous moins de beauté ? 
Je préfère ne rien vous dire. 

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Confirmed with L'Année des Poètes: Morceaux choisis réunis par Charles Fuster, Édition de l'Année des Poètes, Paris, 1895, page 390.


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19. Portrait [sung text checked 1 time]

Vos yeux bleus et prodonds ont la sérénité
D'un beau lac transparent, d'un ciel clair, sans nuage ;
Ils semblent réfléchir en leur limpidité
Votre cœur chaste et pur, à l'abri de l'orage.

En contemplant vos traits, en un brillant mirage
On croit voir resplendir, dans un beau ton lacté,
Une vierge enlevée aux vitraux d'un autre âge,
Apportant parmi nous l'éclat de sa beauté.

Le sourire entr'ouvrant votre lèvre de rose,
Comme un rayon joyeux qui sur la fleur se pose,
L'épanouit soudain et la fait resplendir.

Vos cheveux, dénoues en cascades d'ébène,
Descendent sur le sol comme un manteau de reine.
Ah ! comme eux à vos pieds que ne puis-je mourir !

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20. Sonnet archaïque [sung text checked 1 time]

Depuis vingt ans je vous adore
Sans être payé de retour ;
Le temps a passé comme un jour
Malgré le mal qui me devóre !

Ce front que la grâce décore,
Voici déjà poindre alentour
Quelques fils d'argent ... mon amour,
Invulnérable, est jeune encore.

Demain, cet amour entêté
Va survivre à votre beauté !
Pronocez, d'un jugement sage,

Sur ce long combat de mon cœur
En lutte avec votre visage :
Qui, des dieux, est le vrai vainqueur ?

Authorship

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